Julie Orringer Comment respirer sous l'eau

Comment respirer sous l’eau (Julie Orringer)

LITTERATURE


Le mercredi, porte une jupe. Une jupe, c’est mieux pour danser.

Calendrier de l'Avent 4 décembre

Cet article est la quatrième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

Comme Ma mère de Grace Paley, le texte d’aujourd’hui est également issu d’un recueil de nouvelles.

Le début de la nouvelle.

Julie Orringer, Comment respirer sous l’eau, Penguin Books 2005. L’extrait est traduit de l’anglais par mes soins. (Une traduction française est cependant disponible aux Editions de l’Olivier).

C’est par ses nouvelles que Julie Orringer s’est faite connaître. Elle en a publié un recueil acclamé par la critique et intitulé Comment respirer sous l’eau (How to breathe underwater). Je l’ai lu il y a quelques années, à l’occasion d’un voyage à Berlin. La quatrième nouvelle du recueil me captive tellement que j’arrive à me souvenir encore très précisément du moment et de l’endroit où je me trouvais lorsque je l’ai lue (un après-midi ensoleillé du mois de mai, à l’ombre d’un arbre, dans le Grosser Tiergarten).

Cette nouvelle s’intitule Note to Sixth-Grade Self (Note à mon moi de sixième primaire). Et la nouvelle est exactement cela: un billet d’injonctions et de conseils que la narratrice adulte adresse à son moi passé, âgé de 12 ans. Elle adopte pour ce faire cette adresse à la deuxième personne du singulier, que j’avais découverte et trouvé si prenante dans Chronique d’hiver de Paul Auster. Avec ici, une dimension supplémentaire: celle d’une parole qui voyage à travers le temps.

J’ai toujours été fasciné par l’idée, impossible, de pouvoir se parler à soi-même à travers les années, se rencontrer soi-même à un autre âge.

A la réflexion, une rencontre avec son moi futur n’est pas totalement impossible. On peut en tout cas s’en approcher. Par exemple en s’écrivant une lettre qu’on n’ouvrira qu’à un certain moment de l’avenir (il m’est arrivé de le faire, quand j’étais enfant). Je me rappelle aussi que, à l’occasion du passage de l’an 2000, la commune où j’ai grandi avait proposé à ses habitants de déposer quelque chose – objets, lettres, … – dans une boîte, qui serait enterrée dans la place centrale du village pour n’être réouverte que plusieurs dizaines d’années après.

S’il n’est ainsi pas exclu de pouvoir parler à son moi futur, une rencontre avec son moi passé est en revanche impossible. Sauf dans l’espace imaginaire de la fiction.

Je pense par exemple au film Le Temps qui reste de François Ozon. Le personnage principal, Romain, apprend qu’il est atteint d’un cancer et qu’il ne lui reste peu de temps à vivre. A la fin du film, il y a cette image, sublime, où on voit Romain rencontrer son soi enfant: sur une plage, le Romain adulte ramasse le ballon du Romain enfant et le lui tend. Il meurt peu après, sur cette même plage.

Le Temps qui reste François Ozon
Image tirée du film “Le Temps qui reste” de François Ozon.

Je pense aussi au spectacle Les Grands de Fanny de Chaillé, que j’ai vu en 2017 au Festival d’Avignon. Sur scène, chacun des trois personnages de la pièce est interprété simultanément par trois acteurs/actrices – un “grand”, un “ado” et un “mini” – qui interagissent entre eux.

Les Grands Fanny de Chaillé
Les Grands, spectacle de Fanny de Chaillé. Photographie: Christophe Raynaud de Lage

Et il y a enfin cette nouvelle de Julie Orringer, où la narratrice écrit une lettre à son moi passé. Une lettre remplie d’instructions et de conseils, mais aussi de questions et de reproches, comme autant de directions égrainées par un GPS venu de l’avenir pour s’aider naviguer à travers les peines de l’enfance. Une enfance dont on devine le quotidien en filigrane de cette voix du futur: celui de la paria de l’école, qui subit exclusion et moqueries, mais aussi une certaine jalousie, car elle est passionnée de danse et semble plutôt douée. Celui d’une enfant habituée aux peines et déceptions, mais qui continue malgré tout – ou précisément pour cette raison – de nourrir certains rêves. Un quotidien qui me rappelle celui que Janis Ian chante de manière si poignante dans At Seventeen.

Imaginez qu’on vous proposait de retourner dans votre enfance ou votre adolescence et de revivre une deuxième fois toute votre vie depuis lors jusqu’à aujourd’hui, mais en conservant la conscience de l’expérience que vous avez acquise à ce jour. Accepteriez-vous ? C’est une question que je me suis souvent posée. J’imagine que ma réponse à cette question dépendrait d’une autre: aurais-je la possibilité alors de changer mon passé ou devrais-je le revivre exactement tel qu’il s’est déjà produit la première fois ?

Note à mon moi de sixième primaire est en quelque sorte la réponse de Julie Orringer à cette question. Une réponse ambiguë, et d’autant plus passionnante.

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