Fifi Brindacier (Astrid Lindgren)

Astrid Lindgren Fifi Brindacier

LITTERATURE


Elle avait neuf ans et elle vivait toute seule, sans papa ni maman. C’était plutôt chouette car il n’y avait personne pour lui dire d’aller se coucher au moment où elle s’amusait le plus.”

Calendrier de l'Avent 18 décembre

Cet article est la dix-huitième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

C‘est lors d’un séjour linguistique en Allemagne que j’ai découvert la vie de Sophie Scholl, dont je vous parlais en lien avec Antigone de Jean Anouilh. C’est lors de ce même séjour que je suis tombé sur le livre d’aujourd’hui.

La fin du livre – un adieu à l’enfance ?

Astrid Lindgren, Fifi Brindacier, Hachette 2015, p. 278-279. Traduction: Alain Gnaedig.

En 2002, à l’âge de quinze ans, je pars en séjour linguistique en Allemagne. Je vais passer deux mois à Verl, petite ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Je fréquente le gymnase de la ville et loge dans une famille d’accueil. Pendant mon séjour, ma correspondante me prête sa chambre. En parcourant sa bibliothèque, un livre vieux et épais attire mon attention: Pippi Langstrumpf d’Astrid Lindgren. Fifi Brindacier en français. Je connais le personnage pour l’avoir vu, enfant, à la télévision, mais je n’ai encore jamais lu ce livre

Je le feuillette, commence à lire quelques pages. Très vite, j’ai le sentiment que ce n’est pas un livre pour enfants ordinaire que je tiens entre les mains. Que sous cette innocente apparence, se cache quelque chose d’autre. Une oeuvre subversive. Une critique sociale, discrète mais d’autant plus puissante et féroce, de la part de l’autrice. Le personnage de Fifi, son caractère libre et rebelle, désarçonne et séduit immédiatement. A neuf ans, elle vit seule, sans parents. Et s’en porte très bien. Elle fait ce qui lui plaît. Elle se moque des conventions. Ou les ignore. Elle suit sa propre logique, la plupart du temps à contre-courant de celle de la société qui l’entoure.

Il ne fait pas de doute que je vais lire ce livre en entier. Mais comme je sais d’avance que je vais l’aimer, je cherche un moyen pour faire durer mon plaisir aussi longtemps que possible. Je décide de m’autoriser à ne lire qu’un chapitre par jour. Le livre est composé de nombreux courts chapitres, et je calcule qu’il y en a presque autant que de jours que comporte mon séjour en Allemagne. En ces premiers jours loin de chez moi, la perspective de savoir que chaque jour des deux mois à venir, j’aurai une histoire qui m’attend est réjouissante, et me met du baume au coeur.

Cela devient ainsi un rituel quotidien. Lorsque je rentre du gymnase en début d’après-midi (les joies de l’horaire continu allemand !), après avoir avalé à la hâte mon déjeuner, je me précipite dans ma chambre et j’ouvre le vieux livre à la couverture orange pour mon rendez-vous du jour avec Fifi. Je suis comme Tommy et Annika, les voisins de Fifi, qui partagent ses jeux: chaque jour, je me demande bien quelles surprises Fifi me réserve. Tout ce que je sais, c’est que je vais me délecter du temps que je vais passer en sa compagnie. Ce livre est comme une boîte de pralinés, tous plus alléchants les uns que les autres. On a envie de tous les goûter et on doit lutter contre la tentation de dévorer la boîte entière d’un coup.

Avec Fifi Brindacier entre les mains, je me sens un peu comme Mlle Legourdin dans Matilda de Roald Dahl face à sa boîte de chocolats.

(Lors de mon séjour suivant en Allemagne, pour mes études à la German Musical Academy à Osnabrück, près de dix ans plus tard, j’adopterai aussi un rituel, mais il sera nettement moins intellectuel… et beaucoup plus calorique que des pralinés métaphoriques ! Lorsque je découvrirai les Quarkbällchen (boules de quark) dans une boulangerie de la ville, ces délicieuses petites boules deviendront mon plaisir hebdomadaire du vendredi, ma récompense pour la semaine de cours accomplie. Force est de constater qu’en à peine quelques années, mes plaisirs seront devenus bien plus primaires. Ach, mein Gott !)

J’ai repensé à Fifi Brindacier il y a deux ans. Un soir d’été, ma cousine m’invite à l’accompagner à une projection en plein air du film Astrid. Lorsque je lis que la Astrid dont il s’agit est Astrid Lindgren, l’autrice de Fifi Brindacier, j’accepte aussitôt. Je ne connaissais pas sa vie. Je la découvre dans ce biopic. Elle n’a pas été facile. A la fin de l’école, Astrid décroche un emploi dans un journal local. Elle a une relation avec le rédacteur en chef, marié et de trente ans son aîné. A dix-huit ans, elle tombe enceinte. C’est une catastrophe pour la famille d’Astrid, très religieuse. Et pour son amant, qui risque la prison si la grossesse s’apprend. Astrid doit se résoudre à accoucher en secret à Copenhague et à y laisse son fils aux soins d’une famille d’accueil. Trois ans plus tard, lorsque le père de l’enfant est enfin en mesure de l’épouser sans crainte de poursuites judiciaires, Astrid refuse sa demande, bien que sans le sou. Elle part pour Stockholm, trouve un emploi de secrétaire. Elle arrive peu à peu à se payer un appartement suffisamment grand pour y habiter avec son fils, qu’elle récupère alors et élève seule. Lorsque l’enfant attrape la coqueluche, Astrid s’épuise entre son rôle de mère et son travail. Le chef d’Astrid le remarque, et fait preuve de sollicitude. Il s’appelle Sture Lindgren. Le reste appartient à l’histoire.

Après avoir vu ce film, j’ai repensé à ma lecture de Fifi Brindacier. A la charge critique que j’avais ressentie, sans pouvoir l’identifier précisément. Je pouvais maintenant me faire quelques idées d’où elle pouvait venir, de ce qu’elle pouvait viser.

Etait-ce parce qu’elle avait été privée de sa jeunesse et de l’enfance de son fils qu’elle avait essayé de les retrouver en écrivant sur des enfants, pour des enfants ?

Etait-ce parce qu’elle avait autant souffert des conventions sociales qu’elle avait créé une héroïne qui les ignorait autant ?

Etait-ce parce que les adultes l’avaient tant déçue que ses personnages décident, à la fin du livre, de ne jamais grandir et prennent des “mini-mini cachets” pour rester des enfants à tout jamais ?

Ils s’assirent en rond sur le plancher, en silence, et se tinrent par la main. Fifi donna à chacun son mini-mini cachet. Ils sentaient l’excitation leur faire froid dans le dos. Pensez un peu, une seconde plus tard, le cachet bizarre descendrait dans leur estomac et ils n’auraient jamais, plus jamais à grandir. C’était une sensation extraordinaire.

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