La lettre de Conrad (Fred Uhlman)

Fred Uhlman La lettre de Conrad

LITTERATURE


Je ne sais si cette lettre te parviendra un jour. Mais l’écrire rend ma mort, en quelque sorte, plus facile.”

Cet article est la seizième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

Le livre d’aujourd’hui est écrit par Fred Uhlman, le même auteur que celui d’hier. Et comme celui d’hier, il raconte la même histoire. Avec toutefois une différence de taille, qui en fait le compagnon de lecture indispensable de L’ami retrouvé.

Fred Uhlman, La Lettre de Conrad, Magnard 2003, p. 57-58. Traduction: Béatrice Gartenberg

Au début de ma première année de gymnase, un de nos professeurs nous demande à chacun quel est notre livre préféré. Je nomme L’ami retrouvé de Fred Uhlman, que j’ai lu quelques mois plus tôt. Un peu plus tard, alors que nous travaillons individuellement, mon professeur s’approche de moi et me glisse à l’oreille: “sais-tu qu’il existe une suite à L’ami retrouvé ?”.

Non, je l’ignore. Je crois même d’abord à une erreur ou à une blague. Le livre me paraît tellement se suffire à lui-même que j’ai de la peine à lui imaginer une suite. D’un autre côté, la révélation par laquelle il se termine est si bouleversante et inattendue que j’aurais terriblement envie que ce soit vrai et qu’il ait une suite.

Sitôt la fin des cours, je me précipite en librairie. On me confirme ce que m’a dit mon professeur. Oui, il existe bien une suite. Non, nous ne l’avons pas en stock. Oui, nous pouvons vous le commander.

Quelques jours à patienter, et je tiens enfin le fameux livre entre mes mains: La lettre de Conrad (No coward soul: the letter of Konradin) de Fred Uhlman. Plus que d’une suite à L’ami retrouvé, il s’agit en fait d’un contrepoint à celui-ci. Car les deux livres racontent la même histoire: l’histoire d’amitié entre Hans et Conrad et les conséquences que celle-ci a eues sur leurs vies. Mais alors que L’ami retrouvé est narré par Hans, La lettre de Conrad est le récit que fait Conrad de ces mêmes événements. Une seule histoire, deux points de vue. C’est la première fois que je rencontre un tel procédé dans la littérature. A ma connaissance, il est unique. Je le trouve brillant.

Nous sommes en 1944. Douze ans ont passé depuis les événements relatés par Hans dans L’ami retrouvé. Conrad a aujourd’hui 28 ans. Il se trouve en prison où il attend son exécution. Face à cette mort prochaine, il éprouve le besoin d’écrire à Hans.

Ma conscience se trouve soulagée de penser, avant de mourir, que [cette lettre] t’aidera peut-être à me pardonner, à comprendre pourquoi je t’ai traité comme je l’ai fait, toi, le seul véritable ami que j’aie jamais eu et aimé, et envers lequel je me suis comporté avec tant de traîtrise et de lâcheté.

On retrouve ainsi chez Conrad ce besoin d’écrire face à une mort imminente. Ecrire, à la fois pour faciliter son départ et pour atténuer la peine de ceux qui restent. Ecrire une lettre, comme on ferait un testament de ses souvenirs, de ses pensées. Comme la lettre que Jan Olav écrit à son fils dans La Belle aux oranges. Comme les lettres qu’Oscar écrit à Dieu dans Oscar et la dame rose. Ou encore comme Fred Uhlman lui-même avec ce livre: il a en effet souhaité que La Lettre de Conrad ne soit publiée qu’après sa mort.

Dans sa lettre, Conrad revient donc sur l’année qui a vu son amitié avec Hans éclore, puis se faner. Alors que le lecteur la connaissait à travers les yeux de Hans, il la redécouvre à travers ceux de Conrad. La perception s’enrichit d’un autre point de vue. Des questions qui paraissaient irrésolues trouvent enfin une réponse. Des conclusions qui paraissaient évidentes sont mises en doute.

Lire L’ami retrouvé et La lettre de Conrad, c’est voir ainsi s’esquisser un dialogue entre Hans et Conrad. Un peu comme celui qu’ont Elio et Oliver ont à la fin de Appelle-moi par ton nom: quinze ans après l’été qu’ils ont passé ensemble, ils se retrouvent et reparlent de ce passé commun. Et ce faisant, lui donnent tout son sens.

Hans et Conrad n’auront cependant pas autant de chance qu’Elio et Oliver: leur dialogue n’aura pas lieu dans la réalité, pas même par lettre interposée. Fred Uhlman laisse en effet penser, dès l’introduction de La lettre de Conrad, que celle-ci n’atteindra jamais son destinataire.

Il ne reste donc que l’imagination du lecteur pour permettre, malgré tout, à cette rencontre d’avoir lieu.

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