Stephen King Le corps

Le Corps (Stephen King)

LITTERATURE


Aucun mot ne peut refermer les morsures d’amour. C’est l’inverse qui est vrai, ironiquement. Quand ces blessures cicatrisent, ce sont les mots qui meurent.”

Calendrier de l'Avent 24 décembre

Cet article est la vingt-quatrième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

Après Ça, voici le deuxième livre de Stephen King dans ce calendrier. Un livre qui lui ressemble un peu d’ailleurs.

Stephen King, Le Corps, Albin Michel 2019, p. 5. Traduction: Pierre Alien

Je me rends compte que ma professeure d’anglais au collège avait bon goût. Ou en tout cas des goûts qui semblent rejoindre les miens, puisque c’est à elle que je dois d’avoir découvert deux des textes de ce calendrier de l’Avent. Le premier est la nouvelle Ma mère de Grace Paley. Et le second est Le Corps (The Body) de Stephen King.

Le Corps a été ma première lecture de Stephen King. C’est ce livre qui m’a donné envie d’en lire plus de lui, qui m’a amené à lire Ça. Le Corps et Ça partagent d’ailleurs de nombreux points communs. Tous deux se passent dans le Maine des années 60. Tous deux mettent en scène une bande d’enfants, leur passage à la vie d’adulte. Leur confrontation avec la peur et la mort, avec des adolescents et des parents violents ou négligents. Tous deux contiennent des passages d’une incroyable beauté, pépites que j’ai précieusement gardées dans ma mémoire et dans mon coeur.

Le Corps n’est pas un roman. Ce n’est pas une nouvelle non plus. Sa longueur le situe plutôt entre les deux. Dans “un pays vraiment terrifiant, une république bananière de la littérature, en plein anarchie, qu’on appelle en anglais novella“, écrit Stephen King dans sa postface. Autrement dit, un cauchemar pour la publication. Et pas de chance pour lui, il au fil des années, il s’est retrouvé avec plusieurs manuscrits de novellas sur les bras.

Avec mes romans, j’en étais arrivé au point où les gens disaient que j’aurais pu publier la liste de mon linge sale si je l’avais voulu (et il y a des critiques qui prétendent que je ne fais rien d’autres depuis bientôt huit ans), mais je ne pouvais pas publier ces histoires, trop longues pour être courtes et trop courtes pour être vraiment longues.

L’idée qu’a finalement King, pour sauver quatre de ses novellas d’un sort peu enviable, est de les regrouper dans un recueil, formant ainsi un ouvrage de taille acceptable pour la publication. Il intitule ce recueil Différentes saisons. Quatre histoires pour quatre saisons. Le Corps est l’une d’entre elles.

Un sauvetage heureux. Il aurait été fort dommage que Le Corps reste à jamais dans les tiroirs de Stephen King. Car ce texte occupe une place tout à fait singulière dans son oeuvre. Hormis sa longueur, il est une de ses rares histoires qui ne comporte aucun élément surnaturel ou fantastique. Il se lit de plus comme une confession de l’auteur sur des choses hautement intimes et personnelles, comme il l’annonce dès les premières lignes:

Ce qu’il y a de plus important, c’est le plus difficile à dire. Des choses dont on finit par avoir honte, parce que les mots ne leur rendent pas justice (…) On peut en venir à révéler ce qui vous coûte le plus à dire et voir seulement les gens vous regarder d’un drôle d’air, sans comprendre ce que vous avez dit ou pourquoi vous y attachez tant d’importance que vous avez failli pleurer en le disant.

Après avoir assisté avec beaucoup d’émotion à la projection de Stand by me, l’adaptation cinématographique du livre, King aurait confirmé qu’il était largement autobiographique. Même s’il a créé en apparence une distance en donnant le nom de Gordon LaChance au narrateur de Le Corps, celui-ci est, comme King au moment où il écrit, un jeune écrivain à succès. Et dans Le Corps, Gordon revient sur deux jours qui ont marqué son enfance – et sans doute le reste de sa vie.

La bande-annonce de Stand by me, l’adaptation cinématographique de Le Corps réalisée par Rob Reiner. King aurait déclaré qu’il s’agit de la meilleure adaptation cinématographique réalisée à partir d’un de ses livres.

Nous sommes dans les années 1960, à Castle Rock dans le Maine. Les vacances d’été touchent à leur fin, Gordon a douze ans. Vern, un de ses amis, apprend au détour d’une conversation surprise l’endroit où se trouverait le corps mort d’un garçon disparu quelques jours plus tôt. Le long de la voie ferrée, là où il aurait été heurté par le train, à quelques dizaines de kilomètres de la ville. Vern propose à Gordon et deux autres amis, Teddy et Chris, de partir en expédition à la recherche de ce corps. Excités à cette idée, les quatre amis prétextent auprès de leurs parents qu’ils partent camper et se mettent en route.

Au sein du recueil Différentes saisons, on pourrait penser que Stephen King aurait choisi de donner à cette histoire la place du printemps. L’entrée dans l’adolescence comme printemps de la vie, comme période charnière et pleine de possibilités. King a toutefois fait un choix différent. Il lui a attribué l’autre saison de transition, l’automne. La saison du déclin, de la mort, du deuil. La mort est en effet omniprésente dans l’histoire.

Il y a tout d’abord bien sûr, le corps de cet enfant, objet de la quête de Gordon et ses amis. Une corps qui exerce sur eux une fascination aussi forte qu’inexplicable.

Voir le corps de ce gosse nous rendait tous fous – je ne peux pas l’exprimer plus simplement ou plus honnêtement. Que cela s’avère inoffensif ou que cela ait pour effet d’assassiner notre sommeil par des rêves de massacres innombrables, nous voulions le voir. Je crois que nous en étions venus à penser que nous le méritions.

La rencontre avec ce corps va être, pour Gordon en tout cas, l’occasion d’affronter l’idée de la mort, l’idée de sa propre mortalité, lui qui vit dans l’ombre d’un grand frère mort accidentellement quelques mois plut tôt. La vision du cadavre de l’enfant déchaussé de ses baskets, qui gisent un peu plus loin, sera pour lui un véritable choc.

Le train l’avait fait sauter hors de ses baskets comme il avait fait sauter la vie hors de son corps (…) Le gosse n’allait plus tirer les nattes d’une seule fille à l’étude. Le gosse ne donnerait plus de coups de poing dans le nez, et n’en recevrait plus. Le gosse c’était peut pas, fait pas, jamais, ne pourra, ne voudra, ne saura. (…) Je pourrais continuer toute la journée sans jamais définir la distance entre ses pieds nus sur le sol et ses baskets sales accrochées dans les ronces. C’était un mètre et plus, c’était une tripotée d’années-lumière.

Mais derrière cette rencontre avec ce cadavre, derrière cette confrontation avec la mortalité, se cache une autre mort, symbolique cette fois: celle de l’enfance. Gordon et ses amis ont le même âge que cet enfant mort. Et comme pour lui, leur expédition dans la forêt va marquer la fin leur enfance. Au gré de ses péripéties, hautement rocambolesques et pleines de symboles et de présages, leur périple va devenir un véritable voyage initiatique. Stephen King a sous-titré sa nouvelle “fall from innocence” , jouant sur le double sens de “fall” qui signifie non seulement automne, mais aussi chute. Automne de l’innocence, chute de l’innocence.

Chaque événement fondateur comporte un rituel, des rites de passage, le couloir magique où s’opère le changement. Acheter des préservatifs. Se tenir devant le prêtre. Lever le bras et prêter serment. Ou, si vous voulez, marcher sur des rails pour rencontrer à mi-chemin un goss de votre âge (…) Notre couloir, c’étaient ces rails jumeaux entre lesquels nous avancions tant bien que mal pour découvrir ce que cela pouvait signifier.

A leur retour, nos quatre amis ne seront plus les mêmes. Leur relation ne sera plus la même. Leur vie ne sera plus la même. Leur enfance aura pris fin. Et les fondations de leur vie d’adulte auront été posées. C’est durant de ces deux jours de marche que Gordie connaîtrai un moment d’une telle pureté qu’il y repensera chaque fois qu’il connaîtra un malheur dans sa vie d’adulte. C’est durant ces deux jours qu’il apprendra que des amis peuvent vous tirer vers le bas, “comme des types qui se noient et qui se cramponnent à tes jambes. Tu ne peux pas les sauver. Tu peux seulement te noyer avec eux“. Que les adultes peuvent être injustes. Qu’il doit tout faire pour quitter un jour cette ville. Qu’il doit devenir écrivain. Même si les mots sont impuissants à dire ce qui compte vraiment. Ce qu’il y a de plus important. Comme cette histoire.

La parole détruit les fonctions de l’amour, me semble-t-il – qu’un écrivain dise ça peut paraître énorme, mais je crois que c’est vrai. Ouvrez la bouche pour dire à un cerf que vous ne lui voulez aucun mal et vous le voyez filer avec un bref coup de queue. Le mot fait mal.

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