Hanya Yanagihara Une vie comme les autres

Une vie comme les autres (Hanya Yanagihara)

LITTERATURE


“Certaines choses se cassent, et parfois elles sont réparables, mais dans la plupart des cas, on se rend compte que la vie fait en sorte d’en compenser la perte, parfois de manière merveilleuse.”

Calendrier de l'Avent 10 décembre

Cet article est la dixième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

C’est dans une libraire de l’aéroport de Zürich que j’avais rencontré Chronique d’hiver de Paul Auster, le premier livre de ce calendrier. Cinq ans plus tard, dans un autre aéroport, j’ai à nouveau fait une belle rencontre.

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet Chastel 2018, p. 133. Traduction: Emmanuelle Ertel

Le soir du premier janvier 2018, je suis à l’aéroport de Paris. J’attends mon vol pour Santiago du Chili, où je vais accompagner un spectacle en tournée. A la recherche d’un livre pour accompagner les longues heures de vol qui m’attendent, je parcours le catalogue de ma liseuse électronique. Je tombe par hasard sur Une vie comme les autres (A little life) d’Hanya Yanagihara. En en lisant le résumé, je me souviens l’avoir déjà vu apparaître dans une liste de recommandations. Mais le côté sombre du sujet m’avait alors dissuadé. Cette fois, j’hésite. Je lis quelques critiques. Elles sont dithyrambiques. L’embarquement de mon vol commence. Dernières minutes de wifi avant mon arrivée au Chili, il faut que je me décide. J’achète le livre et monte à bord.

Je commence ma lecture peu après. Le livre est agréable, je rentre peu à peu dans son univers. Mais je ne sais pas encore ce qui m’attend.

Après quelques dizaines de pages, quelque chose se produit. Je ne peux littéralement plus poser ce livre. Je ne peux arrêter d’y penser. Il accompagne tout mon séjour. Je passe des demi-journées entières à le lire. Mon exploration touristique de Santiago consiste souvent à partir à la recherche des spots de lecture. J’en trouve des idylliques.

Et le livre mérite bien cela, car son sujet, effectivement, n’est pas facile. Il contient des scènes très dures, qui décrivent des moments de souffrance intense, de violence insupportable. Certaines sont telles que ma sensibilité m’empêche simplement de les lire. D’autres me laissent révolté (j’ai rarement éprouvé autant de haine pour des personnages d’un livre). A l’inverse, le roman est aussi peuplé de scènes de pur bonheur, de personnages d’une extrême bonté. Il est une véritable montagne russes d’émotions, et c’est sans doute une de ses forces principales. As above, so below, comme on dit.

Mais de quoi parle ce livre ? Il raconte l’histoire de quatre amis qui se sont rencontrés à l’université. Il y a Willem, qui veut devenir acteur; Jude, qui a étudié le droit; Malcolm, l’architecte et JB, l’artiste. Le roman commence au moment où ils s’installent à New York, après leurs études, et suit depuis là l’évolution de leur carrière, de leur vie sentimentale et de leur amitié sur les décennies suivantes. Le roman se focalise en particulier sur Jude, qui est en proie à des démons intérieurs et un passé traumatisant. Un passé, dont il refuse de parler à ses amis, même si ceux-ci en subissent la présence destructrice. Un passé qui est peu à peu révélé au lecteur à travers des flash-backs.

Le roman se termine trente ans plus tard. Quand à moi, je termine ma lecture dans mon vol du retour de Santiago, dix jours après l’avoir commencée. Au moment de tourner la dernière page, je verse quelques larmes, à 10’000 mètres au-dessus de l’océan. Autant à l’idée de devoir quitter cette histoire que face à toute la tristesse, à toute la beauté contenue dans ces pages.

Ce n’est que, plus tard, lorsque je verrai le livre en librairie, que je me rendrai véritablement compte de sa longueur: plus de 800 pages ! C’est le côté trompeur d’une liseuse électronique: tous les livres y ont le même poids entre nos mains. Je réalise que j’ai rarement lu un aussi long livre aussi rapidement. J’avais pris un été pour lire Autant en emporte le vent, à peine plus long. Je réalise aussi que le titre du livre en anglais, A little life (Une petite vie), est presque ironique.

Hier, en écrivant cet article, j’ai cherché pourquoi Hanya Yanagihara avait choisi un tel titre. Interrogée à ce sujet lors d’une interview, elle a répondu qu’elle l’avait pensé dans son sens littéral:

Nous avons des vies tellement petites, chacun de nous. Ce livre est l’histoire d’une de ces vies.

Extrait traduit d’une interview publiée sur le site de la National Book Foundation.

J’ai alors mieux compris pourquoi j’avais eu tant de peine à choisir le passage du livre dont j’enregistrerais la lecture. J’avais changé plusieurs fois d’avis, car il me semblait qu’aucun des mes choix ne rendait suffisamment compte de la puissance du roman, du souvenir de ma lecture. Mais c’est peut-être au fond précisément cela que dit l’autrice; nos vies sont faites de moments qui, pris isolément, apparaissent insignifiants, petits. C’est seulement la somme de ces moments, la somme des vies qui leur donnent véritablement un dessin, une direction, et peut-être un sens. C’est d’elle que naissent les contrastes et mouvements, les ombres et lumières du tableau de la vie. Un tableau qu’Hanya Yanagihara dépeint d’une main de maître.

P.S.: En lisant ce livre, je me suis dit qu’il ne passerait sans doute pas beaucoup de temps avant que le cinéma ne s’en saisisse. Le théâtre semble finalement avoir été plus rapide: en 2018, Ivo Van Hove en a réalisé une adaptation avec sa magnifique troupe de ITA (leur Ibsen House avait été mon coup de coeur du Festival d’Avignon 2017). J’espère la voir un jour.

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