Angels in America (Tony Kushner)

Tony Kushner Angels in America

THEATRE


« Cet ange. C’est en statues que je les aime le mieux. Ils rappellent la mort mais ils évoquent un monde d’où la mort serait absente. Ils sont taillés dans ce qu’il y a de plus lourd mais ils ont des ailes. »

Calendrier de l'Avent 20 décembre

Cet article est la vingtième fenêtre de mon calendrier de l’Avent littéraire. Chaque jour du 1er au 25 décembre 2021, je partage avec vous un livre qui m’est cher: je vous en lis un de mes passages préférés et vous raconte en quelques mots l’histoire de ce livre et mon histoire avec lui.

Après Rhinocéros et Antigone, voici la troisième pièce de théâtre de ce calendrier. Une pièce où rôde le spectre de la maladie et de la mort, comme précédemment dans Oscar et la dame rose, La Belle aux oranges ou encore Nos étoiles contraires.

Prior est au Ciel, dans la salle du Conseil des Principautés Continentales. Il s’adresse à elles et à l’Ange.

Tony Kushner, Angels in America, Theatre Communications Group 2013, p. 278-279. L’extrait est traduit par mes soins.

Angels in America (Des anges en Amérique) de Tony Kushner est la pièce de tous les superlatifs.

La plus longue. Elle est composée en fait de deux parties – deux pièces distinctes (Le millénaire approche et Perestroika)- de quatre heures chacune. Un total de 8 heures de théâtre!

La plus ambitieuse. Elle parle du SIDA, du divin, d’homosexualité, de religion, de vie, de mort, de marginalisation, de politique, d’immigration, d’amour, de questions raciales. Elle met en scène près de 30 personnages, parmi lesquels des New-Yorkais, des mormons, un rabbin, des anges, des amis imaginaires, un bolchévique, des malades du SIDA, des gays, une ancienne drag Queen, un fermier du Yorkshire du XIIIe siècle, l’avocat maccarthyste Roy Cohn ou encore le fantôme d’Ethel Rosenberg.

La plus théâtrale. Tous les moyens du théâtre et de la dramaturgie sont convoqués. Des acteurs qui se métamorphosent pour incarner chacun plusieurs personnages. Des scènes parallèles qui se superposent. Des effets scéniques impressionnants pour faire apparaître du sol un livre qui s’enflamme, faire neiger sur la scène, ou faire voler un ange à travers le plafond d’une chambre d’hôpital.

La plus déroutante. Elle est complexe, avec plusieurs fils d’intrigue qui se déroulent en parallèle et s’entrecroisent. Elle est à la fois temps naturaliste et symbolique. Elle mêle réalité et fantaisie, avec des scènes se déroulent aussi bien dans le décor banal d’un appartement new yorkais que dans un Antarctique imaginaire ou encore au Ciel. Les deux univers cohabitent, entrent en collision. Un être humain rencontre des anges. Des vivants rencontrent des morts.

Une oeuvre tellement vaste et singulière qu’elle peut déconcerter. Une oeuvre qu’on doit apprivoiser, comme dirait le renard du Petit Prince. Cela a en tout cas été mon expérience.

Ma première rencontre avec ce texte ne s’est pas faite au théâtre, mais à l’écran. A vingt ans, je découvre son adaptation sous la forme d’une mini-série TV réalisée par Mike Nichols, avec notamment Meryl Streep, Al Pacino, Emma Thompson, Patrick Wilson. Rien de moins. Malgré cet impressionnant casting, je suis un peu dérouté, notamment par le fait que les mêmes acteurs incarnent plusieurs personnages (ainsi que le veut Tony Kushner) – Meryl Streep ouvre par exemple le premier épisode en célébrant un enterrement sous la robe et la barbe d’un rabbin avant de devenir une mère mormone. Ce qui sur scène relève de la magie théâtrale devient un peu étrange sur le petit écran. Je suis aussi un peu rebuté par le sujet de cette pièce, qui se déroule dans le contexte de l’arrivée du SIDA aux Etats-Unis dans les années 1980. Au premier acte, deux des personnages principaux apprennent qu’ils en sont atteints. La pièce montre sans fard leurs symptômes, leur traitement, leur peurs. Des peur qui font peut-être trop écho à celle qui accompagne ma prise de conscience de ma propre mortalité, forte à l’époque.

La bande-annonce de la mini-série TV adaptée de la pièce.

Il faudra que j’attende dix ans avant que de croise à nouveau la route de cette pièce. C’est cette fois sur la scène que je la retrouve. Celle du Théâtre de Bâle, dans une version du jeune metteur en scène australien Simon Stone. J’assiste à la dernière représentation de cette production, au printemps 2017. La représentation est en allemand, et le texte et la langue de Kushner ne sont pas toujours simples à comprendre. Une grande partie du sens m’échappe. Mais je sens néanmoins qu’il y a là quelque chose de puissant, dont je compte bien tenter de m’approcher encore. Dès que j’en aurai l’occasion.

Celle-ci ne se fait guère attendre. A peine quelque semaines plus tard, j’apprends par hasard qu’une autre mise en scène d’Angels in America est en train de se jouer en même temps, mais un peu plus loin: sur la scène National Theatre de Londres. Avec dans le rôle principal, Andrew Garfield, que j’ai pu voir et apprécier dans plusieurs films. Nathan Lane, vétéran des scènes de Broadway, est lui aussi de la partie. La critique est élogieuse, la production est un événement. Bref, des conditions rêvées pour continuer à apprivoiser la pièce. Hélas, toutes les représentations affichent complet. Il faut dire que la pièce est culte dans les pays anglo-saxons et qu’Andrew Garfield est une star. Mais depuis que je travaille dans un théâtre, j’ai appris qu’il reste toujours des places libres, même pour des représentations complètes. Et grâce au fait que travaille dans un théâtre, j’arrive à en obtenir pour le mois d’août.

Cette fois, je me prépare à la représentation. Je me procure la pièce de Tony Kushner. Je la lis, la relis. Je la comprends mieux. Je mesure aussi mieux le caractère exceptionnel de cette oeuvre, récompensée par le Prix Pulitzer. Et le caractère exceptionnel du spectacle auquel je vais avoir la chance d’assister.

En août, je pars donc pour Londres pour voir cette pièce. C’est la deuxième fois que je fais un voyage uniquement pour voir un spectacle. Mais c’est la première fois que je m’apprête à passer huit heures dans une salle de théâtre. Car la metteuse en scène Marianne Elliott est restée très fidèle au texte de Kushner. Les metteurs en scène qui s’y confrontent choisissent habituellement de couper allègrement dans le texte pour le faire entrer tout entier dans une durée qui soit acceptable pour un spectateur endurci et ne dépasse pas cinq heures. Marianne Elliott choisit quant à elle de garder l’intégralité du texte et sa division en deux parties, en deux spectacles. Le National Theatre présente certains jours la première partie, d’autres jours la seconde. Et d’autres encore, un marathon avec les deux parties à la suite. C’est à un tel marathon que je vais assister.

Je me rappelle très bien du premier spectacle que j’ai vu qui durait quatre heures (une représentation au Théâtre Vidy-Lausanne de Les particules élémentaires mis en scène par Julien Gosselin). De mon appréhension au moment d’entrer dans la salle. Mais aussi de mon plaisir en en ressortant, après ce temps long à partager un même espace et une même histoire avec des acteurs, des personnages, d’autres spectateurs. Ici, il s’agit de huit heures – le double. Le double d’appréhension. Le double de plaisir, aussi ? Il est 13h et j’entre dans la salle du Lyttelton Theatre.

Angels in America National Theatre London
Angels in America au National Theatre de Londres.

Il est 23h quand j’en ressors (il y a eu quelques pauses entre deux). Avec la conviction, le bonheur d’avoir assisté à un spectacle qui restera gravé dans ma mémoire de spectateur. Et le sentiment d’avoir pénétré le mystère de ce chef d’oeuvre, rencontré pour la première fois dix ans plus tôt.

Les metteurs en scène d’Angels in America choisissent en général de passer outre de nombreuses indications de mise en scène de Tony Kushner. Par simplicité, par économie de moyens ou par choix artistique, ils s’orientent souvent vers un plus grand dépouillement scénique. C’est ce qu’avait fait Simon Stone à Bâle. C’est ce que semblent avoir fait aussi Ivo van Hove et Krzysztof Warlikowski, d’après les images que j’ai pu voir de leurs versions. Ce n’est pas l’option choisie par Marianne Elliott. Encore une fois, elle semble avoir mis un point d’honneur à mettre en oeuvre toutes les suggestions de l’auteur. A faire jouer son imagination et sa créativité pour répondre à toutes ses demandes. Même les plus folles et les plus irréalisables. J’ai l’impression d’assister au spectacle tel que l’a écrit Tony Kushner, en même temps qu’à sa lecture personnelle par Marianne Elliott.

En huit heures, un avion vous emmène de Londres à New York.

En huit heures, Tony Kushner, Marianne Elliott et ses acteurs m’ont fait faire un bien plus grand voyage: New York n’était qu’une escale, le vol avait le Ciel pour destination.

HARPER: J’ai rêvé que nous étions là-haut. L’avion avait franchi la tropopause (…) De la terre loin en-dessous montaient des âmes, les âmes des morts qui avaient péri de la famine, de la guerre, de la peste. (…) Et les âmes défuntes joignaient leurs mains et se tenaient par les chevilles pour former un tissu, un immense filet d’âmes, et les âmes étaient des molécules formées de trois atomes d’oxygène, la même composition que l’ozone, et elles étaient absorbées par la couche extérieure qui se trouvait ainsi réparée. Rien n’est jamais totalement perdu. Dans ce monde, il y a une sorte de progrès douloureux. On regrette ce qu’on a laissé derrière nous, et on rêve à ce qui vient.


Traduction: Gérard Wajcman et Jacqueline Lichtenstein, L’Avant-Scène n° 987/988.

La bande-annonce de la production d’Angels in America du National Theatre de Londres. L’enregistrement du spectacle est disponible en vidéo à la demande dans le cadre de National Theatre home.

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